Mélanchon n'a pas complètement tort
De quoi on parle
Dans ce qui suit, je vais utiliser l'acronyme AMO (achat massif d'obligations) pour tous les programmes (SMP, APP/PSPP, PEPP, ...) au cours desquels la BCE et les banques centrales nationales ont acheté de grandes quantités d'obligations (dettes) des États. Pour certains de ces programmes, on parlait d'assouplissement quantitatif (QE).Bon, premièrement plusieurs commentateurs (politiciens, économistes, ...) ont déformé les propos du candidat. Quand il parlait d'annuler une partie de la dette, il parlait spécifiquement de la part de la dette détenue par la Banque de France. Certains commentateurs ont déformé ses propos pour le discréditer en brandissant des épouvantails comme celui de canceller la dette de façon plus générale.
Annuler la partie de la dette détenue par la Banque de France (ou même la BCE) serait peut-être problématique mais ne pénaliserait personne (je vais préciser
problématiqueplus loin).
Les zombis se remettent à marcher
L'autre phrase qu'on a beaucoup entendue, c'estil n'y a pas d'argent magique. Les politiciens devraient éviter de parler d'économie ou plus spécifiquement de la monnaie s'ils n'y comprennent rien. Une monnaie fiduciaire est
magique. Bon, les banques centrales (et même les banques commerciales) n'ont pas de baguettes magiques mais ils ont des claviers d'ordinateurs magiques. Depuis la fin de Bretton Woods, la plupart des pays occidentaux ont une monnaie fiduciaire qui n'exige aucune contrepartie en or ou autres absurdités du genre. Quand la BCE achète des obligations, elle ne va pas chercher des billets avec un camion dans un gros coffre-fort ou même électroniquement dans un compte où elle a un solde positif, non, elle utilise son clavier magique et tape simplement les chiffres dans le compte des vendeurs. Il y a bien quelques exceptions mais pour le AMO en général, c'était pas mal comme ça que ça se passait. Comme une bonne partie des obligations venait d'institutions non-bancaires, il y avait bel et bien une augmentation de la masse monétaire et tout ça sans l'apparition de niveau d'inflation important. Quand l'inflation a refait son apparition (indépendamment des actions des banques centrales), ce fut à cause des perturbations dans les chaînes d'approvisionnements à cause de la COVID et ensuite de la guerre et du prix du pétrole. Dans ce contexte, quand les banques centrales se sont remises à monter les taux d'intérêt, ils se sont comportés comme des fous qui auraient coupé le câble d'alimentation électrique dans le potto à l'extérieur de la maison parce qu'il faisait trop chaud dans le salon. En augmentant les taux d'intérêts, ils ont probablement découragé certains investissements qui auraient pu contribuer à améliorer la résilience des chaînes d'approvisionnements et une meilleure indépendance face au pétrole (électrification, efficacité thermique, ...). Mais les taux d'intérêt pour les banques centrales, c'est un truc très fortement idéologiquement ancré et une pratique qui va être difficile à changer.
Finalement, comme je l'ai déjà expliqué dans d'autre publications, les banques commerciales ont également un clavier d'ordinateur magique. Quand vous empruntez 500 000 euros pour acheter une maison, votre banque ne va pas chercher l'argent dans un gros coffre-fort avec un brouette (ni dans un autre compte). Non, elle utilise son clavier magique : 5 0 0 0 0 0 (enter)
Pouf! Abracadabra! C'est l'argent magique.
Ce sont les gouvernements, les chartes et les lois qui déterminent exactement ce que le clavier/argent magique peut faire.
Un autre élément du discours qui apparait quand on suggère qu'on pourrait peut-être légèrement modifier les chartes et les lois pour faire quelque chose qui ne fait que ressembler à une utilisation de la
planche à billet, le genre d'épouvantail qui est agité par les commentateurs dans les médias, ce sont des cas comme le Vénézuela ou le Zimbabwe. Malheureusement, dans ces deux cas, ce n'est pas la planche à billet qui était à la racine du problème.
Dans le cas du Venezuela, c'est la perte de revenu du pétrole (dollars américains) qui fut l'étincelle de départ d'une série de problèmes qui ont fini par s'additionner et résulter dans la situation d'hyperinflation. Avec une économie très centrée sur le pétrole et dépendante des importations pour beaucoup de biens de consommation, une boucle s'est mise en place et (comme de l'essence sur un feu) la planche à billets est venue alimenter cette boucle (d'où la corrélation).
Dans le cas du Zimbabwe, c'est principalement l'écroulement du secteur de l'agriculture qui a joué le rôle d'étincelle.
Je pense qu'un élément qui contribue à faire persister ce discours, c'est le fait que la
théorie quantitative de la monnaie (TQM)est une idée zombie qui refuse de mourir. De nombreux économistes continuent de croire, dans une bonne mesure, à cette théorie. Mais comme toutes les idées économiques zombies, c'est une théorie qui - comme je l'ai expliqué au début de ce texte - est réfutée par les faits (entre autres AMO après la crise de 2008 et avant le COVID). J'imagine que la simplicité de cette théorie fait partie de son
charme. Malheureusement, l'économie est un phénomène très complexe et comprendre ce qui se passe vraiment demande un effort, alors c'est tentant de recourir à la TQM pour expliquer les choses. Il y a probablement d'autres explications psychologiques qu'on pourrait tenter d'identifier, mais on s'éloignerait du sujet. Je me contenterais de mentionner qu'il y a probablement une bonne part de
biais de confirmationet (de la part des commentateurs plus conservateurs) également une part de
raisonnement motivé
L'autre idée qui persiste (même chez certains économistes) et qui fausse la réflexion sur les problèmes économiques c'est celle de voir le gouvernement comme une entreprise (paralogisme de composition). Le gouvernement n'est pas une entreprise. Quand une entreprise prend des décisions et pose des gestes, ces gestes n'ont pas le degré de rétroaction que les gestes posés par un gouvernement. Le restaurateur qui augmente le salaire de ses employés va voir ses revenus et/ou ses profits diminuer s'il ne trouve pas une manière de compenser cette dépense supplémentaire. Par contre, si le gouvernement augmente le salaire minimum, le restaurateur qui paye certains de ses employés au salaire minimum va possiblement voir ses revenus augmenter (malgré la dépense supplémentaire) car les gens payés au salaire minimum vont probablement se payer quelques repas de plus au restaurant.
L'autre aspect qui fait qu'un gouvernement est différent d'une entreprise (roulement de tambour), c'est sa relation particulière avec sa banque (banque centrale). Comme je le disais, les gouvernements établissent les chartes et les lois, et ces règles peuvent être changées. Quand on fait de l'économie, on ne fait pas de la physique et une bonne part de ce qui se produit est déterminée par des règles et des institutions.
Dernier irritant : la comparaison de la virtueuse Allemagne avec la France. Comme je l'ai déjà expliqué dans une autre publication, l'Europe n'est pas une zone monétaire optimale. Il y a d'énormes différences entre les pays d'Europe et ces différences n'ont pas grand-chose à voir avec la vertu. L'Allemagne a développé un modèle économique beaucoup plus orienté vers les exportations et cette orientation lui donne un avantage au niveau de sa balance sectorielle (voir La chimère du budget fédéral équilibré (première partie)). Mais plus simplement, par ses choix dans le passé sur le développement de son secteur industriel, l'Allemagne a profité de la croissance phénoménale de la Chine.
Donc, on ne peut pas se contenter de comparer la gestion budgétaire de l'Allemagne et de la France. Des décisions prises dans des pays à l'extérieur de l'Europe sont venues influencer les finances en Europe.
L'état actuel des choses
Je n'ai pas toujours fait la distinction entre ce qui est possible en théorie et ce qui est légal dans mes publications, mais je vais essayer de le faire dans la suite du texte car ici c'est important.L'article 123 du Traité sur le fonctionnement de l'UE interdit à la BCE et aux banques centrales nationales de financer directement les États et leur interdit notamment d'acheter leurs obligations directement lors de leur émission. Par contre,
L’article 18.1 des statuts du SEBC et de la BCE permet explicitement à la BCE et aux banques centrales nationales d’acheter des obligations sur les marchés financiers (marché secondaire)
Donc, pour mettre en oeuvre leur programme (AMO), les banques centrales ont acheté des obligations du secteur financier (marché secondaire). C'est parfaitement égal et aucune règle n'a été changée pour permettre ces achats. Mais, c'est quand même un geste qui a comme curieux résultat qu'une partie des intérêts payés sur les obligations détenues par les banques centrales pouvait revenir dans les poches du gouvernement.
Les remboursements d'intérêts pourraient être une avenue intéressante, mais cela demanderait probablement des modifications à la réglementation et donc je n'aborderai pas cet aspect ici.
Cependant, l'achat d'obligations par les banques centrales a fait baisser les taux d'intérêt payés par les gouvernements. Donc, dans le cadre de différents programmes (AMO) et dans le respect des règles existantes, les banques centrales donnent déjà un coup de pouce à différents gouvernements pour payer leurs dettes. Sans parlé de l'effet psychologique positif sur les marché.
Conclusion
Je ne discuterais pas ici de mesures radicales. J'ai mentionné plus haut qu'annuler la partie de la dette détenue par la Banque de France (ou même la BCE) serait peut-être problématique, parce que cette opération n'est pas sans effet. L'annulation supprime le revenu obligataire de la Banque de France sans supprimer son passif monétaire. La Banque Centrale devrait prendre ailleurs l'argent pour payer les intérêts sur les réserves créées lors de l'achat des obligations. La Banque Centrale ne peut pas manquer d'argent, mais le paiement des intérêts sur les réserves pourrait avoir des effets qui ne seraient pas compatibles avec les objectifs de la Banque Centrale (contrôle de l'inflation, entre autres).Donc, ici, je me contenterais plutôt de soulever le point que l'Europe pourrait penser à un nouveau programme de AMO qui viendrait appuyer les États à affronter l'impact des changements climatiques (baisser les taux d'intérêts, rassurer les marchés financiers). La France, entre autres, subit de plein fouet et de façon disproportionnée cet impact et ce genre de programme serait vraiment justifié, je pense. Resterait à décider comment les aides de ce programme seraient réparties, mais il y aurait sûrement un moyen de s'entendre sur une aide calculée à partir d'une évaluation du coût de ces impacts (feux de forêt, inondation, etc...).
Je pense qu'éventuellement, les gouvernements dans le monde n'auront pas le choix de penser à des modifications peut-être plus radicales au fonctionnement des banques centrales.
En attendant, même si il y avait une certaine création de monnaie dans le cadre d'un nouveau programme d'AMO, la plupart des pays ont des ressources inutilisées et/ou pourraient augmenter la disponibilité de certaines ressources comme la main-d'oeuvre par la mise en place de réductions d'impôt pour les travailleurs qui travaillent passé l'âge de la retraite. D'autres mesures, comme des investissements pour la production de certains produits (certains minéraux stratégiques entre autres, matériaux de construction), pourraient également aider à faire baisser une possible pression inflationniste qui pourrait résulter des programmes pour lutter contre les effets des changements climatiques.
Entre autres, dans le contexte de la guerre tarifaire avec les États-Unis, l'importation de certains biens en provenance du Canada pourrait aider tout le monde (le bois d'oeuvre entre autres, l'aluminium, le cuivre, ...).
Références
J'avais déjà donné des références pour une vision économique plus réaliste. Je vous les remets ici pour référence:Pour les différences entre l'Allemagne et la France, il y a une bonne section sur la balance sectoriel et ses implications dans le livre de macroéconomie de la MMT Macroeconomics (Mitchell, Wray, Watts)
Comme je l'ai déjà mentionné, malheureusement, à ma connaissance, le livre de macroéconomie de la MMT n'a pas encore été traduit mais il existe dans la collection La Découverte une bonne petite introduction à l'économie post-keynésienne.
Pour la monnaie et la dette:
Bonne discussion du problème de la dette et de son financement: Nicolas Dufrène, La dette au XXIe siècle).
Évidemment, le PQ ne devrait pas attendre l'indépendance pour mettre la MPE en fonction.
Pour un survol très complet et une autre discussions sur les changements/évolutions possible Le pouvoir de la monnaie
Celui que je suis en train de lire et qui va surement faire évoluer ma vision de la problématique de la dette La nouvelle guerre des monnaies
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