Le problème de la dette du Canada

Le problème de la dette ce n'est pas vraiment une idée zombie. L'idée zombie, c'est l'idée que la dette d'un pays c'est comme la dette d'une province ou d'un individu (d'une compagnie, etc.). Effectivement, pour de nombreux joueurs, la dette peut devenir un vrai problème. Une municipalité, une province, un restaurant de pizza, etc. Mais pour un pays comme le Canada, qui a sa propre banque centrale et sa propre monnaie, c'est différent.
Mais avant d'expliquer en détail en quoi le Canada est différent commençons par comparer la dette du Canada avec celle d'autres pays similaires. Essayons de voir si la dette du Canada est vraiment un problème en terme de taille.
La première chose à retenir quand on regarde la dette c'est que les chiffres en valeur absolue ne veulent rien dire. Un politicien ou un journaliste qui se scandalise du fait que la dette du Canada est de x milliards de dollars se comporte en démagogue et essaie de vous faire peur.
Si quelqu'un vous disait que Bill Gates s'est endetté de 100 millions de dollars vous ne seriez pas inquiet. Par contre si quelqu'un qui gagne vingt mille dollars par année et qui ne possède pas d'autres richesses vous annonçaient qu'il s'est acheté une voiture sport de deux cents mille dollars vous seriez un peu plus inquiet. Pour mesurer l'importance de la dette d'un pays c'est un peu la même chose. Donc, la dette d'un pays doit être examinée en tenant compte des revenues qu'il peut générer et de son patrimoine.
Une bonne façon de faire ça, c'est d'exprimer la dette en terme de pourcentage du PIB (produit intérieur brut) et si en plus on prend la dette nette, on tient un peu compté du patrimoine (les actifs). Donc, si on prend la dette nette exprimée en pourcentage du PIB et qu'on compare à d'autres pays qui ressemblent au Canada ça devrait nous donner une idée. Malheureusement, les projections pour la dette nette de pays autres que le Canada ne sont pas faciles à trouver alors je vais comparer la dette nette du Canada en 2021 (projections qui tiennent compte des dépenses pour lutter contre la crise sanitaire) avec la dette nette de quelques pays en 2020 et ça va nous donner une idée. La dette (nette) du Canada en 2021 va tourner autour de 53% du PIB et le graphique suivant montre cette dette comparée à celle d'un certain nombre de pays en 2020 (l'année passé).
Les pays choisis sont des pays qui ont les caractéristiques suivantes et qu'on va appeler dans la suite des émetteurs de monnaie:
  • Ils ont leur propre banque centrale
  • Ils ont chacun leur propre monnaie émise par leur banque centrale (monnaies nationales)
  • Le taux de change de leurs monnaies est libre de flotter par rapport aux autres monnaies dans le monde
  • Leurs monnaies ne sont liées à aucune autre monnaie ou autres produits (comme l'or)
  • Leur dette est libellé principalement en unité de monnaie nationale (au Canada en dollar canadien, au États-Unit en dollar u.s., etc...
Pour les États-Unis en 2020 le ratio était de 103%, 169% pour le Japon et 36% pour l'Australie, etc. La dette de tous ces pays va augmenter considérablement en 2021 et malgré cela, si on compare avec les projections pour le Canada en 2021 on voit que le Canada se classe plutôt bien. Seul l'Australie fait mieux que le Canada et en 2021 la dette de l'Australie va se rapprocher de celle du Canada. Donc, les choses ne semblent pas si mal et effectivement les agences de notations le confirment et donnent une très bonne note au Canada.

Mais peut-être que cette comparaison avec d'autres pays est boiteuse et qu'en réalité tous les pays sur le graphique sont dans le trouble incluant l'Australie ? Peut-être que les agences de notations se trompent ?
Qu'esse qui fait qu'une dette est moins dangereuse pour un pays qui satisfait les critères dans la liste présentée plus haut (un émetteur de monnaie) ? Ce serait trop long dans un petit blog d'essayer d'expliquer tous les détails mais je vais essayer de donner quelques indices. Un des problèmes qui peut survenir quand on emprunte de l'argent c'est une augmentation des taux d'intérêt. Si les taux d'intérêt sur les emprunts augmentent trop alors une province ou une municipalité peut se retrouver dans une situation ou elle a de la difficulté à rembourser ses emprunts. Pour un émetteur de monnaie c'est différent car sa banque centrale dispose de moyens pour limiter la hausse des taux d'intérêt. Par exemple, elle peut racheter des obligations et faire monter leur prix (faire baisser leurs taux d'intérêt). En plus, au Canada, la grande majorité des obligations est libellée en dollars canadiens ce qui fait que la banque centrale du Canada pourrait de toute façon racheter la plus grande partie de la dette s'il fallait en venir là. Un employé de la banque centrale n'aurait qu'a tapper les chiffres sur un clavier d'ordinateur sur les comptes des banques des détenteurs d'obligations.
Si vous avez de la misère à comprendre ça, penser à ce que fait votre banque quand vous allez emprunter de l'argent pour acheter une maison. La banque vérifie votre cote de crédit (les données sur la maison, etc .) et après une petite séance de poigner de mains un employé de la banque ouvre votre compte et tape $380000 sur son clavier d'ordinateur. L'employé de la banque n'a pas besoin de prendre cet argent-là dans un autre compte ou autres trucs du genre. L'employé de la banque fait apparaitre cet argent en tapant sur son clavier. La banque a le droit de faire ça parce que c'est dans les règlements définis par le gouvernement pour les banques au Canada. Pour s'assurer de conserver leur baguette magique (clavier magique en fait) les banques n'ont qu'à s'assurer de respecter les règles définies par les agences de régulations qui vérifient périodiquement les avoirs et les opérations des banques (au Canada depuis 1994 on n'applique même plus le taux de réserve obligatoire). La banque centrale elle, possède la plus puissante baguette magique (clavier magique) car elle peut créer directement de la monnaie de banque centrale qui est la monnaie la plus forte du système.
C'est la monnaie que les banques utilisent quand elles échangent des montants entre elles. Au Canada la banque centrale dispose d'une certaines indépendance mais le gouvernement peut obliger la banque à poser certains gestes et de toute façon, même sans que le gouvernement intervienne, la banque centrale ne laisserait jamais le gouvernement se retrouver en difficulté.
Vous allez me dire: oui mais pourquoi le Canada se donne-t-il le trouble d'émettre des obligations et de prélever des impôts s'il peut imprimer de l'argent ? Le truc c'est que le gouvernement imprime pas l'argent directement. Il émet des obligations qu'il transfère à la banque centrale. La banque centrale prend son clavier magique et tape les chiffres correspondent à la valeur des obligations transférées dans le compte du ministère des Finances (il faut imaginer quelqu'un qui tape sur un clavier: neuf...cent...milliards). La banque centrale revend ensuite ces obligations sur les marchés financiers. La banque centrale pourrait ne pas revendre les obligations mais elle le fait pour éviter une trop grande injection de monnaie (liquidité) dans l'économie qui résulterait des dépenses ultérieures du gouvernement dans le cadre de ses programs. Les impôts jouent un peu ce même rôle mais les impôts ont en plus d'autres fonctions (redistribution, etc ...). Donc, les obligations et les impôts permettent au gouvernement de garder un pied sur le frein de l'économie. Il y a donc des raisons économiques pour ne pas créer trop de monnaie mais ces raisons n'ont rien à voir avec les épouvantails du "fardeau pour nos enfants" et autres fables du même genre.
Pour ceux qui sont stressés par la question de l'inflation, sachez que dans le cadre de la crise financière de 2008 les gouvernements ont imprimé des quantités astronomiques d'argent et l'inflation n'a pas augmenté d'un iota. Au contraire, elle a même eu tendance à diminuer. Donc, l'idée que des dépenses exagérées par le gouvernement (création de monnaies) impliquent nécessairement une augmentation de l'inflation n'est tout simplement pas fondé. Il peut y avoir une augmentation de l'inflation si l'économie est en surchauffe (taux de chômage très bas, etc .). Dans un tel cas, la banque centrale peut intervenir et faire baisser la température en augmentant les taux d'intérêt (note 2023/10: pas une méthode très efficace) ou encore mieu, le gouvernement peut orienter ses dépenses pour diminuer les problèmes de ressources qui font grimper les prix. Finalement, toute les autres critiques de l'augmentation de la dette ne tiennent pas la route (éviction, etc ...). Si vous voulez lire les explications pour ce dernier point il va falloir vous tapez une des références que je vais fournir. Ça serait trop long d'expliquer ça ici.
Morale de l'histoire: la dette au Canada n'est pas une priorité et certainement pas une question auquel vous devriez donner trop de poid au urnes. Comme on l'a vu, même avec les dépenses liées au COVID la dette conserve une taille qui se compare avantageusement à celle de pays similaires comme les États-Unis ou l'Angleterre. En plus, en tant que pays émetteur de monnaie le Canada dispose de mécanismes très puissants pour limiter les problèmes lier à la dette si des évènements extraordinaires survenaient pour rendre des interventions nécessaires
Évidemment, ça ne veut pas dire qu'on peut dépenser l'argent n'importe comment mais ça remet les priorités dans le bon ordre.
Si vous voulez lire sur les banques centrales et la monnaie le livre de Stephanie Kelton ("Le mythe de la dette") est excellent.
Pour lire sur les banques centrales et la dette le livre de Gérald Fillion et Françcois Delorme (Vos questions sur l'économie) est très facile d'approche.
Pour tout comprendre de A à Z il faut lire le livre de Frederic Miskin: Monnaie, banque et marchés financier. C'est le livre que j'aurais aimé avoir quand je faisais mon cours sur la monnaie à l'Université Laval. Le chapitre 11 (La banque et la gestion des institutions financière) m'a permis de réviser efficacement certaines notions.

Commentaires

Messages les plus consultés de ce blogue

Les pays européens n'ont pas besoin des avoirs russes pour aider l'Ukraine

La chimère du budget fédéral équilibré (deuxième partie)

Les élections fédérales 2025 comme des grands